Nous ne pouvons pas vivre sans culture !

Alors que le TEAT Champ Fleuri et le TEAT Plein Air sont à l'arrêt depuis le 16 mars, le point avec Pascal Montrouge, directeur général des TEAT Réunion

Le gouvernement évoquait hier les premières pistes de déconfinement, pour espérons-le, une sortie de crise ; l'occasion de dresser un premier bilan de la situation des théâtres départementaux.

Les TEAT sont aujourd'hui à l'arrêt, comment se préparer aux mois qui viennent ? 

 

Les mois qui viennent c'est demain en réalité, et demain c'est déjà aujourd'hui ! De manière concrète, nous sommes évidemment en lien avec les artistes, pour savoir comment les accompagner, pour organiser le report des spectacles, etc. Nous avons dû dé-construire la programmation du second semestre, pour tenter de la construire avec de nouvelles contraintes, notamment financières. Le problème c'est que nous travaillons dans le flou car personne ne sait quelles seront les conditions sanitaires en septembre, ou même en novembre, au moment du festival Total Danse par exemple. Les spectacles pourront-ils se tenir ? Avec combien de personnes dans les salles ? Les artistes seront-ils autorisés à voyager de n'importe quel endroit dans le monde ? Seront-nous autorisés à les accueillir ...? 

Nous sommes aussi très inquiets pour l'avenir même de certaines compagnies, de certains artistes. Si nous bénéficions d'aides publiques en France, de nombreux artistes dans le monde ne sont pas dans ce cas et subissent de plein fouet la crise, contraints pour certains d'abandonner leur carrière artistique pour tenter de faire vivre leur famille...

 

Un premier bilan de cette crise ?

 

Nous avons dû annuler depuis le début de la crise, plus de 70 représentations sur nos grandes scènes. Les théâtres sont fermés, nos équipes sont au chômage partiel... Mais au-delà de l'équipe des théâtres départementaux qui est à l'arrêt, il y aussi les artistes qui ne peuvent plus monter sur scène, qui ont interrompu des répétitions ou des résidences de création, des interventions d'éducation artistique et culturelle dans les écoles, etc. Et bien-sûr il y a les intermittents du spectacle, techniciens pour la plupart, sans qui notre activité n'est pas possible et qui se retrouvent du jour au lendemain sans activité...

Et puis il y a aussi tous ceux avec qui nous travaillons toute l'année : les bars des théâtres par exemple, les agents de sécurité, les hôtesses d'accueil, les hôtels, les restaurants où se rendent les artistes, les compagnies aériennes, etc.

Nous avons tous été frappés brutalement, et surtout nous allons sans doute être impactés de manière durable...

 

 du 20 mars au 6 avril : 1 257 spectacles annulés à La Réunion, une perte estimée à environ 980 000 € de recettes 

 

Le collectif KOLET' et le PRMA * se sont associés pour réaliser une enquête sur les conséquences à court terme des mesures de confinement décidées par le gouvernement et les chiffres collectés jusqu'au 6 avril seulement, donnent déjà le tournis : 1 257 spectacles annulés, une perte estimée à environ 980  000 € de recettes, 1 716 contrats d’intermittents annulés, soient 22 939 heures de travail, une masse salariale de 618  950 €. C'est toute une économie qui s'effondre, et cette crise vient une fois de plus démontrer que la culture ne s'appréhende pas seulement en termes de subventions publiques, mais que c'est bien une "industrie" à part entière, créatrice de valeurs, d'activités, d'emplois...

Et si le Premier ministre a annoncé hier la reprise d'activités pour certains secteurs à partir du 11 mai, il n'a donné que très peu de précisions concernant les activités culturelles...

 

La culture, soluble dans la crise... ?

 

Les faits sont têtus ! Vous avez noté comment notre quotidien se réinvente aux fenêtres des immeubles ? En revenant à l’essentiel, en se parlant, en partageant des choses qu’on aime, qui nous touchent… : en partageant de la culture ! Quelles ont été les premières vidéos qui ont circulé sur le net lors du tout début du confinement en Italie ? Des personnes, des voisins, des humains tissant un lien par l’intermédiaire de chansons populaires aux balcons de leurs immeubles. De concerts en DJ set, très vite les artistes aussi se sont emparés d’internet pour retrouver leur public, nous-mêmes au théâtre, nous avons voulu proposer une programmation en ligne, pour rester en lien avec les spectateurs. C’est d’ailleurs aussi avec des chansons, des dessins d’enfants, qu’on rend hommage aux soignants, pour leur dire toute notre admiration et tout notre soutien.

 

 Nous ne pouvons pas vivre sans culture. Quand tout sera fini, il ne faudra pas l’oublier. 

 

Parce que la culture, c’est ce qui nous permet d’être ensemble tout simplement : retrouver l’autre, communier avec des inconnus, toucher du doigt l’universel, sentir qu’on appartient à une communauté. Pas de discours, pas de théories politiques, juste de la culture. Je milite depuis toujours pour que la culture soit considérée autrement que comme un divertissement ; qu’elle soit appréhendée comme un fait essentiel, structurant les individus. Nous ne pouvons pas vivre sans culture. Quand tout sera fini, il ne faudra pas l’oublier.

 

 Mais heureusement, au milieu de cette crise sans précédent, il y a les spectateurs ! 

 

Les temps sont incertains mais ce qui nous réconforte, c'est comme toujours le soutien du public, malgré la crise. Nous recevons beaucoup de messages d'encouragement. Certains ont choisi de ne pas se faire rembourser leurs billets. Merci à eux, du fond du coeur. 

Les crises ont cet avantage de nous faire revenir à l'essentiel, de nous faire réfléchir sur la façon dont nous exerçons notre métier. Au coeur de notre métier, il y a le public, les spectateurs. Ceux que nous connaissons bien et qui nous sont fidèles ; ceux que nous ne connaissons pas encore mais vers lesquels nous voulons aller ; ceux aussi, plus jeunes que nous contribuons à accompagner via nos actions d'éducation artistique et culturelle. S'il y a un "après" à construire, nous le ferons pour eux, avec eux. 

Nous sommes donc à l'arrêt mais nous sommes au travail ! Nous savons pouvoir compter sur le soutien des partenaires institutionnels, qui devront être à la hauteur des enjeux. Et nous avons également une pensée pour nos partenaires et mécènes privés, parfois eux-mêmes très lourdement impactés. Je voudrais les remercier, plus encore que d'habitude, d'être à nos côtés.

Avec le soutien de tous, nous sommes mobilisés et déterminés. Nous avons hâte de retrouver le chemin des TEAT !

 

KOLÈT’ / Réseau des acteurs culturels du spectacle vivant de la Réunion, PRMA / Pôle Régional des Musiques Actuelles de La Réunion

 

Photos

Illustration : Pascal Montrouge