Après le feu

" Qu'est-ce qui se joue entre un bourreau et sa victime...? Je ne pose que deux comédiens au plateau, et ils se parlent, se confrontent... "

Alors que la création de la pièce est prévue le 8 et 9 avril 2021 au TÉAT Champ Fleuri, rencontre avec l'artiste associé des TÉAT Réunion qui a de nouveau choisi s'exprimer dans le registre de la tragédie...

Pour nourrir ton écriture sur cette nouvelle pièce, tu as choisi d’aller en résidence à Beyrouth, une ville marquée par de longues années de guerre. Pourquoi cette ville-là ?

Initialement, je devais aussi aller au Rwanda, et peut-être au Cambodge, mais le Covid est arrivé et les étapes suivantes sont tombées à l’eau. J’ai tout de même pu me rendre à Bruxelles pour rencontrer des membres de la communauté rwandaise. Je voulais rencontrer ces pays, ces gens, parce que je savais que je voulais écrire sur la guerre, autour de cette violence qu’on ne connaît qu’à travers la télé, et j’avais très peur de la fantasmer, de l’érotiser. Par exemple, quand on entend à la télé qu’un pays est en guerre, on s’imagine que le pays entier s’enflamme, que c’est la guerre partout ; c’est faux. Même à l’échelle d’une ville comme Beyrouth, ça peut être la guerre dans un quartier, et trois rues plus loin, tu as des gens qui font la fête. C’est cette réalité, plus complexe, parfois plus incroyablement banale, que j’avais besoin de rencontrer pour écrire. Et puis bien sûr, j’ai aussi rencontré des histoires qu’on ne peut pas imaginer, comme ce bijoutier qui a été kidnappé pour être échangé contre une rançon. Et puis les mois passant, la rançon ne venant pas, les ravisseurs ont réalisé qu’elle ne viendrait jamais, et ils ont proposé de le relâcher. Et le bijoutier, qui se trouvait dans la cambrousse, dans un endroit où personne ne viendrait jamais le chercher, a choisi de rester vivre avec ses kidnappeurs parce qu’il se sentait plus en sécurité avec eux.

 

Pourtant, tu fais le choix de ne pas ancrer ton récit dans ces histoires vécues, dans des évènements historiques ou actuels, mais dans un espace-temps plutôt indéfini. Pourquoi ?

Parce que je ne fais pas un docu mais de la tragédie. Ce qui m’intéresse, ce sont les idées, les questions que posent la guerre et la violence à des êtres humains. Je ne veux pas donner un point de vue sur le Liban ou le Rwanda – ce serait l’objet d’une approche documentaire. Je me préoccupe plutôt des mécanismes de la violence, de ce qui se joue entre un bourreau et sa victime, de comment ces rôles peuvent s’inverser. Bien sûr, mon histoire parle plutôt d’Afrique, mais je préfère ne pas dire où exactement, parce que pour moi, elle pourrait avoir lieu ici, à La Réunion, comme à Madagascar ou aux Comores.

 

Sur le plan de la mise en scène,  Après le Feu est un face à face entre deux personnages, un bourreau et une victime, dont le moteur est la parole plutôt que l’action, là où dans la tragédie, la guerre et la violence peuvent appeler une dimension épique…

Je poursuis sur la voie dans laquelle je m’étais déjà engagé avec Loin des hommes : donner de l’espace à la parole. Pour moi, venir au théâtre, ce n’est pas un acte anodin, ce n’est pas comme regarder une fiction à la télé, ou aller au cinéma. Il s’y passe quelque chose qui ne peut exister qu’ici, c’est lié à la qualité d’écoute, aux dispositions du spectateur. J’ai envie qu’ils prennent le temps d’écouter une parole, d’entendre les mots de ces personnages. Donc je ne pose que deux comédiens au plateau, et ils se parlent, se confrontent. C’est un parti pris dramatique lié à l’envie de développer un propos peut-être plus abstrait, le besoin de poser des questions à l’intime... C’est l’histoire d’une femme qui écrit à son bourreau : «   j’habite la ruelle sans pavés, vous êtes venu un soir chez moi, vous avez découpé tout ce qui avait un souffle. Mon ventre est rond, je connais vos yeux. Vous êtes père, je vous attends… »

 

Pourquoi ce titre, Après le feu… ?

Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit cette pièce, c’est aussi Les Gilets jaunes… Il y avait les blocages, les manifestations, et il y avait aussi les choses qu’on casse. Je voyais bien les enjeux de ce mouvement bien-sûr, où beaucoup de jeunes étaient impliqués. Mais je me suis posé la question : une fois qu’on a fait ça, qu’est-ce qu’il reste ? Comment on continue à habiter ensemble … ? Comment les parents regardent leurs enfants ? Et comment les enfants regardent les parents qui les ont laissé faire, ou qui même les ont envoyés en leur nom, casser des choses… ? C’est un peu comme ça qu’est né ce titre, avec ce questionnement, que j’ai ensuite transposé dans un autre contexte : après un génocide, comment bourreau et victime peuvent-ils se regarder ?

 

Découvrir le texte " Après le feu écrit par Vincent Fontano suite à la crise des Gilets jaunes

 

Après le feu, de Vincent Fontano

Jeudi 8 avril à 19h au TÉAT Champ Fleuri

Vendredi 9 avril à 20h au TÉAT Champ Fleuri

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Photos

Illustration : Vincent Fontano